Quatrième de
couverture : Peut-on rêver plus beau - et plus rare - corpus de textes
que les écrits autobiographiques de trois générations d'hommes du XVIe siècle (1499-1628), plus belle étude de cas
aussi de l'apparition d'une dynastie de la bourgeoisie urbaine caractéristique
des sociétés d'Ancien Régime?
Au commencement est le père, Thomas Platter, dit le Vieux (1499-1582), petit
berger misérable du Valais qui va tenter sa chance comme mendiant itinérant
dans une partie de l'Europe germanique puis à Bâle. Il y est ouvrier cordier et
bientôt devient un authentique intellectuel sur le mode humaniste: l'ancien
illettré est un professeur renommé de latin, de grec et d'hébreu. Mieux encore,
il s'établit comme patron imprimeur dans une ville très tôt et largement (mais
avec modération) passée à la Réforme: c'est de ses presses que sortira la
première édition latine de l'Institution chrétienne de Calvin en 1536. Assez à
l'aise pour acquérir un domaine à la campagne, il peut aussi payer à son fils
(né en 1536) des études de médecine à Montpellier, université très réputée en
ce domaine, et lui offrir une pérégrination (à cheval, alors que lui-même
circulait à pied dans sa jeunesse) en France et dans certaines contrées
circonvoisines - une sorte de voyage initiatique. Investissement judicieux: Felix Platter, « médecin de ville » à Bâle, brûle
les étapes. Le voilà professeur de médecine, doyen, recteur, auteur de livres
médicaux et de physique, nouant des liens avec le réformateur David Joris comme
avec Montaigne. Il épouse la fille d'un grand chirurgien bâlois. Le praticien
est à présent un patricien.
L'histoire ne s'arrête pas là. Sur le tard, à près de soixante-dix ans, en
1574, Thomas a, d'une seconde femme, un autre fils (prénommé Thomas également),
qui représente en quelque sorte la troisième génération - il sera élevé en
partie par son aîné. Thomas II lui aussi voyage, lui aussi embrasse la carrière
médicale, lui aussi racontera certains épisodes de sa vie.
A eux trois, les Platter traversent en tous sens le temps et l'espace de
l'Europe de la Renaissance, de la Réforme et du Baroque. Leurs souvenirs et les
informations recueillies par ailleurs jettent sur leurs personnalités et sur le
monde dans lequel ils se meuvent une lumière incomparable. Acteurs (et
bénéficiaires) d'une ascension sociale remarquable (le mendiant a fait de son
fils un grand professeur et un médecin des princes), nés dans l'Europe rhénane
(l'un des foyers les plus novateurs de la civilisation du temps), voyageurs,
écrivains, collectionneurs, ces protestants répondent pleinement au portrait de
l'homme de la première époque moderne.
Comment l'historien aux mille curiosités qu'est Emmanuel Le Roy Ladurie _ l'analyste attentif de la vie des habitants de Montaillou au XIVe
siècle, le chercheur qui a décrit l'histoire du climat depuis l'an mil, le
spécialiste des paysans du Languedoc et l'évocateur du Carnaval de Romans,
l'auteur de deux des cinq volumes d'une ample Histoire de France _ aurait-il
résisté à la fascination exercée par cette famille? A partir des récits qu'elle
a laissés, il dresse avec verve, à travers ses trois héros, une chronique
pittoresque et savante de treize décennies durant lesquelles l'Europe du Moyen
Age a donné naissance au Grand Siècle.